Quelques Réflexions sur la Pratique
Le Taï Chi n'est jamais "su", jamais acquis. Un professeur
a quelquefois un peu d'avance sur ses élèves dans sa pratique,
rien de plus. Celui qui n'apprend pas à se mettre en écoute n'évolue
plus. Ecouter nous amène à découvrir un monde et
un mode de plus en plus subtil et si d'aventure il nous arrive de percevoir
le geste juste, plein de chi, c'est que nous avons bien voulu quitter, ne serait-ce
que quelques instants, le balcon de notre personnalité.
Une des fonctions du chi c'est de circuler, c'est même sa "raison
d'être", une sensation expérimentée restera fugitive
et devra être aussitôt abandonnée afin de laisser la porte
ouverte sur son éventuel retour. Vouloir retenir le chi c'est aussi empêcher
sa naturelle circulation, c'est aller à l'encontre de la nature, c'est
créer une tension qui entrave son mouvement. C'est pourquoi il est nécessaire
"d'entrer en vigilance" afin de laisser libre cours à
l'énergie collectée au Tan Tien et distribuée dans tout
le corps grâce à la gestuelle du Taï Chi.
Le "ça" s'efface lorsqu'il est retenu, cette connaissance
est à la base du fameux "lâcher-prise" qui est
en fait un mouvement de l'être profond, une manière de se situer.
Nos réflexes sociaux conditionnés nous invitent à acquérir,
conquérir, obtenir, collectionner, réaliser toujours plus... Une
des grandes lignes de l'enseignement du professeur Cheng Man Ch'ing est au contraire d'apprendre à investir dans la perte.
Ainsi le développement du corps-énergie se fera par palliers,
agrémenté et soutenu par de petits "lâchers-prise",
l'énergie circulant à mesure que les tensions tombent.
Equilibre et Recentrage
Les deux qualités impliquent un mouvement simple et évident
mais souvent difficile à réaliser: aller vers la terre,
vers l'humus, vers l'humilité, la détente précédent
la descente.
Souplesse douceur et enracinement
Le Taï Chi correctement pratiqué va rendre le corps et l'esprit
doux et souples. La poitrine doit s'effacer légèrement, laissant
descendre le centre de gravité vers l'abdomen, amenant une sensation
de relation à la terre procurant sécurité tranquillité
et bien-être. C'est lorsque cette prise de terre est bien en place que
jaillit la douceur.
Le doux l'emporte sur le fort...toujours. Le souple surpasse la force
dure, musculaire, volontaire, celle qui veut gagner.
La force véritable réside précisément dans le lâcher-prise
qui rend le corps pesant et enraciné. Ainsi lorsqu'il est doux et relâché,
le Taï Chi devient substanciel.
La force douce et relâchée n'est ni mièvre ni édulcorée;
elle permet au contraire d'éprouver la force vraie, impersonnelle, libre;
la douceur est la meilleure manière d'entrer en contact avec plus grand
que soi, de se rapprocher du Tao.
En relâchant, nous construisons des racines et les faisons
pousser dans la terre. De même qu'en calligraphie chinoise on trace le
trait horizontal avant le trait vertical, le Taï Chi nous invite à
construire et poser notre verticalité dans le plan horizontal.
De cette qualité d'enracinement et d'intimité avec la terre découle
naturellement la connexion avec des plans d'énergie plus subtils.
Progresser c'est se désencombrer
Lorsque le professeur Cheng proposait à ses élèves
d'investir dans la perte, il savait bien qu'il plaçait la barre très
haut. On s'allège dans la vie en lâchant du lest, on ne peut se
libérer qu'en ôtant nos vieilles écorces. Il en est de même
dans notre pratique, l'énergie circule librement dans ses canaux lorsque
les vannes s'ouvrent en se dévérouillant. Pour ce faire, il va
devenir nécessaire de se défaire progressivement des tensions.
Le chemin est long et parsemé d'embûches. Ainsi deux grandes
qualités morales se dessinent dans le paysage de celui qui pratique la
patience et la persévérance, elles se rappelleront
sans cesse à lui...
Michel
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