Appelez-moi MAITRE

 

J'ai été souvent amené à réfléchir sur la notion de maître.
Que veut dire ce mot, comment l'emploie-t-on, que signifie-t-il au-delàdes apparences !

En surfant sur le web à la rubrique Taï-Chi, on peut trouver beaucoup de "Sifu" notamment dans certaines écoles hollandaises ou anglaises, ou aussi le mot "Master". J'ai remarqué que nous sommes en France beaucoup plus réservés (ou pudiques) ou frileux, réservant en général ce terme à nos meilleurs professeurs chinois. Lorsque nous parlons de nos enseignants, le fait de faire précéder leur nom de cette appellation ajoute en respect et déférence et valorise notre enseignement. Dire "Maître Untel" nous permet d'affirmer que notre source est une des meilleures. Et puis si vous faites venir un bon professeur depuis la Chine ou les USA, vous n'allez tout de même pas vous priver d'afficher le mot Maître sur votre pub, ça serait finalement bien dommage...
Une certaine image en découle, parfois aussi un certain commerce disons-le. Un ami professeur de Karaté me faisait remarquer que la Chine fabriquait chaque année de nouveaux maîtres se demandant d'où ils sortaient. Certains sont sans aucun doute de véritables Maîtres, d'autres de bons commerçants, sans oublier une troisième catégorie : le Maître-commerçant.

Nous utilisons parfois ce mot dans notre école pour désigner le chef de file de notre lignée lorsque, par exemple, nous présentons notre style dans les médias mais nous préférons de loin l'appeler par son nom et même par son prénom quand nous travaillons dans un cours sur les principe qu'il nous a légués, cela le rend plus proche, plus intime sans rien ôter de la valeur de l'enseignement.
J'ai côtoyé un certain nombre de professeurs chinois et non-chinois J'en ai rencontré d'excellents et de moins bons. L'un d'entre eux appelé (ou auto-proclamé) Grand Maître a développé en même temps qu'une honorable technique... un ego splendide! Ceci n'enlève pas cela et il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain (le pauvre) cependant il serait peut-être bon de s'exercer parfois à plus de discernement.

Mais qu'est-ce qu'un Maître et qui peut-on appeler Maître ?
Avocats, notaires et commissaires priseurs sont encore affublés de ce titre, ils s'exercent dans des cabinets (ou des études) et maîtrisent des articles de la loi. Un maître est aussi le propriétaire d'un chien. Il y a des bons et des mauvais maîtres, des maîtres de maison, de ballet, de cérémonie, d'hôtel, de chapelle, d'équipage, d'œuvre, d'école, de conférences, d'armes...
Décliné au féminin le mot maître devient "maîtresse" et de ce simple fait on n'utilise plus la chose pour se montrer mais pour se cacher (bizarre) à moins que cela ne désigne une maîtresse femme, une maîtresse de maison ou... une poutre maîtresse.
Une personne qui excelle dans un art, une science et sert de modèle est appelée "Maître" :" les grands maîtres de la peinture" par exemple, cela nous rapproche de notre définition concernant notre art... (martial, interne ou énergétique).

Ainsi, entre l'idée de force, de propriété ou d'autorité, de la notion de pouvoir à la marque d'excellence en passant par la maîtrise de soi, ce nom qui est aussi un adjectif, appelle à la réflexion.
Alors pourquoi l'utilisons-nous et comment ?

Si vous êtes professeur même débutant, il est possible que certaines personnes vous admirent. Si elles le font, c'est peut-être qu'elles ont simplement besoin de le faire, besoin d'une référence, d'un aîné dans la pratique qui leur indique un chemin ou, pourquoi pas, besoin de l'image d'un parent venant combler un manque, une absence. Il est normal, humain et légitime de projeter sur un professeur de Yoga, Taï-Chi, Chi-Gong ses attentes, ses manques et ses nostalgies, cela fait partie du chemin.
L'arme présente toutefois un double tranchant. Il arrive en effet avec le temps que les personnes ayant montré le plus d'admiration vont être précisément celles qui vont vous descendre "en flèche" ayant enfin vu en vous la faille (qui était déjà là au départ): vous n'êtes pas complet, vous n'êtes finalement pas un vrai maître et quelques sentiments d'aigreur ne manqueront pas de se faire ressentir, la déception étant proportionnelle à l'attente... S'il est toujours flatteur d'être reconnu, il est un fait que plus on vous admire, plus vous risquez d'être critiqué ou même rejeté. Chaque action engendre une réaction de force égale et opposée; c'est dans la "nature des choses de ce monde", cette loi bipolaire du système yin-yang si cher à nos pratiques.

Il faut beaucoup d'humilité pour enseigner, une certaine dose d'humour aussi. Savoir rire (... notamment de soi!). Le rire soulage des rigidités, il évacue des tensions...
Un émotionnel assorti d'un œdipe mal réglé ne se cache-il pas derrière ce besoin plus ou moins pressant (ou oppressant) de se voir reconnu ?
Certaines personnes sont nées pour enseigner, elles conduisent et montrent un chemin, humblement ou pas; d'autres ont développé une sorte de charme, elles séduisent pour combler un manque.
Alors, séducteur-séductrice ou conducteur-conductrice ?
De même qu'il existe une attitude juste pour l'élève, celle qui donne sa juste valeur à l'enseignement et au respect de l'enseignant à travers l'écoute et la vigilance, de même l'enseignant devra s'efforcer de transmettre humblement sa connaissance sans attendre de retour. Il y a une voie qui mène de la séduction à la conduction.

A quoi reconnaît-on un être libre ?
Je dirais de mes maîtres d'apprentissage qu'ils ont été ou sont de bons professeurs. J'ai cependant rencontré une seule personne que je peux appeler maître véritable. Cet homme m'a conduit sur les hauteurs insoupçonnées de l'être tout en me ramenant à moi-même et en m'interdisant de le suivre. Il était délivré de la toute puissance de l'ego. Mais ceci est une autre histoire...
Un maître accompli n'a pas besoin de disciples ni d'élèves, il est libre de l'Avoir, il habite cet espace que le taoïsme appelle "être sans affaire".
N'est-ce pas ce vers quoi nous allons tous ? N'est-ce pas cela qui nous aspire et nous inspire ? En attendant ce plongeon dans l'Ultime, en attendant que jaillisse l'évidence, la connaissance du fait que nous ne sommes rien et l'acte libérateur qui en découle, en attendant de rejoindre l'Océan de conscience qui nous désaffecte de la louange et du blâme, contentons-nous d'être d'honnêtes professeurs ou d'assidus élèves.

Apprendre la maîtrise de l'humilité est sans doute la chose la plus laborieuse pour qui est sur la sellette, être reconnu en tant que maître n'a vraiment aucune importance face à l'immensité de cet Univers. Mais nous en sommes là où nous en sommes. Le jour où nous disparaîtrons de la scène de la vie, nous nous demanderons peut-être : "mon passage a-t-il été réussi ?" , ou "ai-je pu servir à quelque chose ?", mais certainement pas "ai-je été un grand Maître ?".

Le Taï-Chi et les Chi-Gongs, les arts taoïstes en général plus ou moins imprégnés de bouddhisme ou de confucianisme (tout dépend des écoles) nous enseignent la loi cyclique de l'alternance, celle du perpétuel changement et de l'adaptabilité à ce changement. Développant le "Chi" et apprenant à le conduire, notre art nous mène immanquablement à des niveaux de plus en plus subtils (à moins qu'on préfère s'en tenir à de la gymnastique). L'énergie raffinée oblige tôt ou tard à se libérer des scories et des gangues anciennes, c'est une remise en cause quelquefois radicale ou douloureuse pour l'ego qui est invité à s'ouvrir sur un monde plus vaste, dissolvant doucement (ou brutalement), sauf résistance, sa propre limite.

Sur quel mode voulons-nous jouer ?
Du sportif ou martial pur au mystique et "presque gazeux" en passant par l'énergétique, le biomécanique et les diverses traditions d'écoles, nos pratiques nous offrent de multiples possibles.
Nous pouvons collectionner les coupes (pas très jolies les coupes, si j'en gagne, parole, je vous les donne), obtenir des grades, des "dan" ou des "duan" pour orner nos boutonnières, être les champions (pourquoi pas ? Rien n'est bien ou mal dans le monde du Tao). Nous avons la possibilité de devenir de bons énergéticiens, ou d'honorables chercheurs (kinésiologie, lecture du mouvement, etc... ). Nous pouvons encore comme Li Pô et ses copains nous fondre joyeusement dans le Tao (avec ou sans l'aide du vin) et rire un bon coup ou pleurer seul sous la lune.
Les arts internes et énergétiques traditionnels (en attendant l'externe pur et dur) nous invitent à faire alliance entre "Jeunesse et Sport" d'une part et "Sagesse et Maturité" de l'autre, à moins que ces deux extrêmes ne soient le yin et le yang d'un même symbole.
Parer, retourner en arrière, presser, pousser, flanquer la raclée à l'adversaire, et puis aller s'asseoir et retourner tranquillement à la Vacuité!

Maître, vous avez dit Maître ? Maître de qui. Maître de quoi. Maître en quoi ?
"Le Maître qu'on peut nommer n'est sans doute pas le Maître véritable". Alors... A chacun sa définition.


Michel

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